L’intelligence artificielle s’installe rapidement dans les organisations québécoises. Selon l’Institut de la statistique du Québec, 12,7 % des entreprises de la province utilisaient des applications d’IA à des fins de production au cours des douze mois précédant le deuxième trimestre de 2025. Cette adoption soulève une question qui dépasse la simple productivité : où vont nos données lorsque nous utilisons ces outils, et qui en garde le contrôle ?
Depuis quelques mois, nous observons que cette préoccupation remonte jusqu’aux directions et aux conseils d’administration. Le gouvernement du Québec a d’ailleurs inscrit la souveraineté numérique dans sa réglementation à la fin de 2025. Voici six questions pour mieux comprendre l’enjeu.
Qu’est-ce que la souveraineté numérique en IA ?
La souveraineté numérique désigne la capacité d’une organisation à garder le contrôle sur ses données, ses logiciels et les infrastructures qui les hébergent. Le principe n’est pas nouveau. Nous nous posons déjà la question pour l’hébergement d’une plateforme web ou d’une base de données : sur quel serveur, dans quel pays, sous quelles lois se trouvent nos informations ? L’IA ajoute simplement une couche à cette réflexion déjà familière.
Elle touche trois éléments :
- les données que nous fournissons aux outils
- le modèle qui les traite
- le lieu physique où tout cela se passe.
Parler d’IA souveraine, c’est s’assurer que ces trois éléments demeurent sous une gouvernance que nous maîtrisons, plutôt que soumis aux règles d’un fournisseur établi à l’étranger.
Pourquoi est-ce devenu stratégique ?
Parce que la dépendance s’est installée sans qu’on la voie venir. La plupart des outils d’IA générative les plus utilisés appartiennent à quelques géants technologiques américains, et les données que nous leur confions transitent souvent hors du pays. Le gouvernement québécois a réagi.
Dans son Énoncé de principes pour une utilisation responsable de l’intelligence artificielle par les organismes publics, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique (MCN) consacre un principe entier à la souveraineté numérique : les organismes publics doivent réduire leur dépendance technologique envers les fournisseurs étrangers, conserver autant que possible le contrôle sur les modèles, les données et les infrastructures qui les hébergent, et privilégier des fournisseurs québécois ou canadiens offrant des solutions hébergées au Québec.
Pour une organisation privée, le signal est clair : la question ne relève plus seulement de la technique, mais de la gestion du risque.
Quels sont les avantages concrets de le souverainté numérique en IA?
Le premier avantage est la conformité. Héberger ses données au Québec ou au Canada simplifie le respect de la Loi 25 sur la protection des renseignements personnels.
Le deuxième est la confiance : un client, un patient ou un citoyen accepte plus facilement de partager ses informations quand il sait où elles résident.
Le troisième est le contrôle. En gardant la main sur l’infrastructure, une organisation réduit sa vulnérabilité aux changements de politique d’un fournisseur étranger, aux hausses de prix soudaines ou aux interruptions de service décidées ailleurs.
Quels secteurs sont les plus concernés ?
Ceux qui manipulent des données sensibles et qui ont déjà adopté l’IA le plus vite. Toujours selon l’Institut de la statistique du Québec, les secteurs de la finance et des assurances, de l’information et de la culture, ainsi que des services professionnels, scientifiques et techniques affichent des taux d’utilisation allant de 36,9 % à 55,0 %.
La santé et le secteur public s’ajoutent à cette liste, non pas pour leur vitesse d’adoption, mais pour la nature des renseignements en jeu. Un dossier médical ou un dossier fiscal ne peut pas être traité avec la même désinvolture qu’un texte marketing.
Existe-t-il des solutions d’ici ?
Le Québec possède des atouts réels : un écosystème de recherche reconnu et des fournisseurs locaux d’hébergement.
De notre côté, chez Libéo, nous hébergeons nous mêmes certains modèles d’IA, ce qui nous permet de garder le traitement de certaines données sous notre propre gouvernance. Il s’agit d’un investissement effectué pour la sécurité de traitement des données et des coûts. Il faut toutefois rester lucide : aucun modèle québécois ne rivalise aujourd’hui avec les grands modèles internationaux à la fine pointe.
La souveraineté passe donc souvent par une combinaison d’hébergement local et de fournisseurs canadiens.
Quel avenir pour le Québec? L’IA souveraine, est-ce réaliste?
La direction est prise. Le gouvernement a publié un Énoncé de politique de souveraineté numérique et d’approvisionnement en technologie de l’information, qui affirme sa volonté de réduire la dépendance de l’État envers les fournisseurs étrangers. Le milieu de la recherche, lui, appelle à accélérer. Dans un article récent publié dans La Presse, la présidente du Mila, Valérie Pisano, résume bien l’état d’esprit : la souveraineté de l’IA et des données n’est pas acquise, mais elle demeure à la portée du pays, à condition d’agir vite, notamment sur les infrastructures, les talents et les centres de données à construire.
Prudence : la souveraineté numérique n’est pas une sécurité absolue
La souveraineté numérique n’est pas une garantie de sécurité en soi. Héberger ses données au Québec ne les protège pas d’une mauvaise configuration, d’un accès mal encadré ou d’une erreur humaine. De même, choisir un fournisseur local ne dispense pas de vérifier ses pratiques réelles en matière de sécurité et de confidentialité. La souveraineté est un point de départ intéressant, mais qui nécessite une attention particulière.